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Majd Abdel Hamid: 800 Meters and a Corridor

Solo exhibition
gb agency, Paris
15 octobre - 19 novembre 2022


L’exposition de Majd Abdel Hamid cherche à construire une mémoire à la fois personnelle, intime et collective d’une journée particulière. 800 meters and a corridor projette différentes fictions afin d’évoquer ce moment.

Exhibition view, Majd Abdel Hamid, 800 meters and a corridor. Photo A. Mole

Exhibition view, Majd Abdel Hamid, 800 meters and a corridor. Photo A. Mole

Majd Abdel Hamid, courtesy of the artist and gb agency

Arme blanche
par Marie Muracciole

  1. Un geste manifeste dans la démarche artistique de Majd Abdel Hamid est peut-être celui qu’il produit à la limite du visible. Ce geste, au (double) sens du terme puisqu’il désigne à la fois un acte qui est une prise de position, et un mouvement physique, celui de ses mains, frappe par sa discrétion et sa condensation. Depuis 2015 , l’artiste brode des carrés, ou presque, en blanc sur fond blanc, qui tournent parfois au rectangle ou autres « formes » plus ou moins rectilignes, en petit format. La surface qui en résulte fait légèrement saillie sur le support. Les points utilisés (demi-point, point de croix…), la tension et l’épaisseur du fil, génèrent des accidents de la trame – aspérités, plis, fronces… La forme brodée est parfois découpée puis appliquée sur un autre tissu, parfois surpiquée mécaniquement… Activant simultanément matérialité et invisibilité, Majd Abdel Hamid désigne clairement l’un des « gestes » fondateurs de l’abstraction en peinture, celui effectué en 1918 par Kasimir Malevitch . Il endosse cet héritage avec un savoir-faire artisanal qui compte dans la tradition palestinienne, « attachant » ensemble plusieurs iconoclasmes – l’abstraction radicale, et les interdits religieux de représenter des figures qui dans le monde arabe expliquent en partie les pratiques ornementales… Le geste inaugural d’une modernité utopique, chargé d’un programme politique et social aujourd’hui invisible, trouve une portée que son auteur n’avait pas anticipé – la composition suprématiste est transférée à une échelle minuscule, portable, lavable en machine ; et l’artiste lui accorde une troisième dimension et un régime sensoriel de plus, le tactile. Majd Abdel Hamid « manipule » littéralement et minutieusement tout ce qu’il réunit dans ces petits objets - une culture matérielle généralement patriarcale et qui résiste à l’industrialisation, une pratique domestique liée au décor, à l’imagerie populaire, et dans sa propre culture, à un vocabulaire formel précis mais aussi au domaine féminin. L’artiste « attache » étroitement ensemble des mondes exogènes, peut-être irréductibles.

  2. Abdel Hamid opère cette hybridation selon le protocole traditionnel de la tapisserie : laborieux, peu propice aux épanchements émotionnels. Le résultat est hypersensible, polysémique ; le récit qui s’y noue, complexe. Parmi d’autres séries à l’aiguille, l’artiste a produit jusqu’à présent une vingtaine de pièces blanches – leur titre est souvent le décompte des heures ou des jours occupés à leur réalisation. Il y met du temps - contrairement à Alighiero e Boetti, Majd Abdel Hamid ne délègue pas. La série s’intitule Son, this is a waste of time. Cette réponse d’une brodeuse professionnelle à laquelle Majd Abdel Hamid demandait d’exécuter des monochromes blancs l’a décidé à poursuivre leur exécution lui-même, au point qu’il est aujourd’hui un brodeur, peut-être un brodeur compulsif. Il s’y emploie dans les transports ou à des moments d’attente ou de sidération - c’est aussi un mode de décélération, dit-il. Si chaque ouvrage tient à un fil, toute l’œuvre tient en partie à ce geste. Savoir perdre son temps, à dessein, est un art (de vivre).

  3. L’accumulation qui ordonne ces nœuds en une surface relève d’une technique commune et peu valorisée, donc généralement attribuée au féminin - lequel n’en a pourtant pas l’exclusivité. Occupation sans conséquence chez les femmes de la bonne société, production par les ouvrières d’ornements faciles à transporter et à commercialiser, elle a absorbé, et usé, des millions d’yeux qu’elle a vissés à l’ouvrage. Dans ce cas précis, l’activité est depuis 2021 officiellement située dans l’histoire de la Palestine, date de son inscription par l’UNESCO au patrimoine immatériel de l’humanité. L’articulation entre motif, point, couleur et pièces textiles, se réfère dès le 18e siècle à des lieux et des occasions précises. Pour le peuple colonisé ou exilé, cette tradition s’est chargée d’un sens supplémentaire. Elle porte avec elle le territoire perdu, les lieux occupés par d’autres, les villes, villages et maisons détruits. Le poids de la perte, celui des multiples déplacements forcés ou interdits qui en découlent, sont proportionnellement inverse à la légèreté des fils et du travail qui les assemble. Déplacer ces motifs, les réinvestir ou en inventer d’autres au gré de son parcours dans une région dévastée – Damas où il est né, Ramallah où il a grandi, et Beyrouth où il a vécu ces dernières années, sont trois nœuds d’une violence géopolitique dont l’Europe n’est ni absoute ni indemne et à laquelle la guerre en Ukraine offre une étape de plus – constitue également un geste. La série des Screenshots transposait les pixels d’images de violence de la guerre en Syrie dans la grille d’un canevas ordinaire, brodé aux demi-points, diminuant ainsi la définition et donc la lecture de documents issus des médias sociaux. Un polaroïd pris sur le front de mer de Beyrouth, détail de la côte au bout des terrains « gagnés » sur la mer par accumulation de ruines, de déchets et, dit-on, de charniers, est le point de départ d’un nouveau motif depuis l’explosion irreprésentable du 4 août 2020. Motif que MAH a décliné intuitivement jusqu’à y trouver un plan de la ville qu’il n’avait pas prévu.

  4. Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas pour MAH de réparer l’histoire, ni même de célébrer la réparation – en particulier dans le cas d’un conflit irrésolu ou d’un contexte en crise. D’une situation inextricable et dont le dénouement n’apparaît pas imminent, il ne tire pas les fils - la série des Borderlines en est le manifeste le plus explicite. Dans ces imbroglios « de frontières », les cotons à broder multicolores s’accumulent sans ordre jusqu’à former des protubérances. L’enchevêtrement final semble figer un palimpseste, le temps irrésolu des clashs de l’histoire – superposition et intrication de faits douloureux et de destructions qui conduisent à l’épaisseur des nœuds, à leur resserrement, jusqu’à former un bourrelet comme une cicatrisation ratée. Cette série absente de l’exposition signale l’épaisseur grandissante donnée par Majd Abdel Hamid à ses points, et nous rappelle que Pénélope était très forte : les nœuds sont plus faciles à faire qu’à défaire. La femme d’Ulysse tient tête à la modernité industrielle – il n’existe pas de machine à démêler. MAH dit que ses broderies sont de moins en moins régulières, qu’elles ont perdu leur côté « prude », lisse et normé. Et qu’il n’y a pas de réparation qui vaille face au désastre. Stiches, sutures : keifa naltaïm ? (comment cicatriser ?) dit un graffiti de Beyrouth sur un autre polaroïd. Ces images condamnées à pâlir et s’effacer, servent à prendre des notes sur l’endroit où il vit. Il lève les yeux sur des détails – une ampoule électrique remplie d’eau, un panneau d’affichage magnifiquement abîmé, un drap blanc qui sèche à une fenêtre et sur lequel il « règle » son regard et initialise sa mémoire (Muscle Memory). Il y enregistre également des processus de travail, en particulier des étapes des longues opérations de lavage des tissus qu’il a passé à l’indigo et qu’il filme. En Palestine on teignait les vêtements avec ce bleu soutenu et presque noir lors de la mort d’un proche, et la couleur s’effaçait au gré des lavages. Les motifs brodés réapparaissaient au fur et à mesure du deuil. Les polaroïds, eux, deviendront tous un jour des monochromes blancs.

  5. Un croquis récent, Eight hundred meters, renvoie aux innombrables points de sutures effectués après l’explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth, qui a mutilé une ville et une population déjà dévastés par la crise de l’été 2019 (et les années de corruption qui précèdent). Huit cents mètres de fil médical : stiches. Blessé, recousu, en état de choc, MAH a mis de côté le rectangle blanc sur lequel il travaillait, et s’est attelé à trois autres broderies avant de le reprendre, le poignet enflé. Il s’agit aussi de compulsion – le besoin irrépressible de répéter un geste en réponse à une angoisse non dite alors que cet automatisme ne résout rien et constitue à son tour une angoisse. Opération de remplissage du temps, la compulsion transposée en geste artistique construit un objet d’autant plus chargé de sens qu’il ne livre aucun message explicite – il n’y a pas d’énoncé de son moteur qui est un trauma. Ce dernier a infligé un blanc : il emprunte d’autres voies que le langage, un problème dont Eva Hesse a peut-être retourné la puissance en le transposant en geste artistique. Ses sculptures citent et contredisent à la fois l’exactitude géométrique des sculptures minimalistes dont elles sont contemporaines, offrant à l’abstraction et à la neutralité des formes une distorsion naturelle. Car la plasticité des matériaux -résine, latex…- permet à Hesse d’associer répétition et organicité à partir de volumes semblables que le matériau altère, mettant chaque fois le principe d’une normativité formelle en échec. Modifiées par les métamorphoses du vivant et les effets de l’entropie, les formes résistent au principe d’identité - la seule répétition possible c’est la mort. Cette tension qui renvoie au corps et dans le cas de Hesse, au trauma de la seconde guerre mondiale, active du sens par le sensoriel.

  6. Il y a des accidents de l’histoire dont le bruit résonne très loin et même avant qu’ils n’arrivent : Beyrouth était déjà à terre quand le nitrate a explosé, le produit était au port depuis longtemps, le régime syrien en avait déjà bénéficié, finalement il en resterait encore ici et là, etc. Les ondes du choc le précédaient, le récit se déroule et se rembobine à la fois : irreprésentable et tout puissant. MAH a demandé à différents proches de lui dessiner le plan de leur safe space : l’espace où ils se sentent en sécurité – corridor, escalier, vide sous un meuble, la hiérarchie des lieux qui nous rassurent peut surprendre et de toutes façons elle est peu valide. Plans, cartes, entrées et sorties, figures de l’espace pour le corps, pour se réorienter physiquement ? L’exercice est silencieux ; il est dans la tête. Il est crucial lorsqu’on perd son territoire, ou quand l’histoire irradie Chronos. Métaboliser un choc exige de savoir perdre son temps – pour que reviennent les motifs du désir. Lesquels peuvent être imperceptibles. Monochromes.

Marie Muracciole, Paris, 7 octobre 2022.